Les personnes âgées de 65 ans et plus représentent seulement 13,5 % de la population américaine, mais consomment 34 % de tous les médicaments sur ordonnance. Pourquoi cette disproportion ? Parce que les seniors sont souvent traités pour plusieurs affections à la fois, ce qui augmente le risque de prise de médicaments inutiles, dangereux ou mal adaptés. C’est là que les Critères de Beers entrent en jeu : une liste claire, mise à jour et fondée sur des preuves, qui aide les médecins à éviter les médicaments qui font plus de mal que de bien chez les personnes âgées.
Qu’est-ce que les Critères de Beers ?
Les Critères de Beers ne sont pas une simple liste de médicaments interdits. Ce sont des recommandations cliniques publiées par la American Geriatrics Society (AGS), basées sur des milliers d’études scientifiques. Elles ont été créées pour la première fois en 1991 par le Dr Mark Beers, puis adoptées officiellement en 2011. Depuis, elles sont mises à jour tous les trois ans. La version la plus récente, publiée le 3 mai 2023, s’appuie sur l’analyse de plus de 7 300 études de qualité - une augmentation de 22 % par rapport à la version de 2019.Leur objectif ? Réduire les prescriptions inappropriées, qui touchent environ 23 % des seniors vivant à domicile et sont responsables de 15 % des hospitalisations chez les personnes âgées. En clair : un médicament qui fonctionne bien chez un adulte de 40 ans peut devenir un danger chez un senior de 75 ans. Les Critères de Beers aident à repérer ces cas.
Cinq catégories de médicaments à éviter
Les Critères de Beers 2023 sont organisés en cinq groupes clairs, qui guident les médecins dans la prise de décision.- Médicaments généralement inappropriés : Certains médicaments sont à éviter chez presque tous les seniors, peu importe leur état de santé. C’est le cas des antihistaminiques de première génération comme la diphenhydramine (Benadryl) ou l’hydroxyzine. Ils provoquent une forte activité anticholinergique : sécheresse de la bouche, constipation, confusion mentale, et même une augmentation du risque de démence à long terme. Des études montrent que même une prise ponctuelle peut altérer la mémoire chez les personnes âgées.
- Médicaments inappropriés pour certaines maladies : Un médicament peut être sûr pour la plupart, mais dangereux dans un contexte spécifique. Par exemple, les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) comme l’ibuprofène ou le naproxène sont souvent prescrits pour les douleurs articulaires. Mais chez un patient atteint d’insuffisance cardiaque, ils peuvent aggraver la rétention d’eau et augmenter la pression artérielle, ce qui rend le cœur encore plus faible.
- Médicaments à utiliser avec prudence : Certains médicaments peuvent être utiles, mais nécessitent une surveillance étroite. Le dabigatran (Pradaxa), un anticoagulant, est un bon exemple. Il est plus facile à prendre que la warfarine, mais chez les seniors de 75 ans et plus, ou ceux avec une fonction rénale réduite (ClCr < 30 mL/min), le risque de saignements gastro-intestinaux devient trop élevé. Dans ces cas, la warfarine reste souvent préférable, malgré les contrôles fréquents.
- Interactions médicamenteuses dangereuses : Lorsqu’on prend plusieurs médicaments, les combinaisons peuvent être piégeuses. Par exemple, associer un anticholinergique (comme un antihistaminique) à un opioïde (comme l’oxycodone) augmente considérablement le risque de constipation sévère et de confusion. Ce n’est pas une question de dose individuelle, mais de cumul. Un simple médicament pour le sommeil, pris avec un antidouleur, peut créer un effet toxique.
- Médicaments à ajuster en cas d’insuffisance rénale : Les reins des seniors fonctionnent moins bien. Beaucoup de médicaments sont éliminés par les reins. Si la dose n’est pas réduite, ils s’accumulent et deviennent toxiques. Le gabapentin, souvent prescrit pour les douleurs nerveuses, est un cas classique : il faut réduire la dose dès que la clairance créatinine tombe en dessous de 60 mL/min. Sans cette adaptation, le risque de somnolence, de chute ou de trouble de la conscience augmente de 40 %.
La version 2023 inclut 134 médicaments ou classes de médicaments concernés. 32 ont été ajoutés, et 18 ont été retirées après que de nouvelles études ont montré qu’elles étaient plus sûres qu’on ne le pensait. Par exemple, certains anxiolytiques comme le buspirone ont été retirés car ils présentent un faible risque de dépendance et de confusion chez les seniors.
Beers contre STOPP/START : quelles différences ?
Dans les pays européens, on utilise souvent les critères STOPP/START, qui se concentrent sur les indications spécifiques : « Est-ce que ce médicament est justifié par la maladie du patient ? » Au lieu de dire « évitez ce médicament », STOPP/START demande : « Pourquoi le donnez-vous ? »Les Critères de Beers, eux, sont plus simples : « Ce médicament est risqué chez les seniors - évitez-le, sauf cas exceptionnel. » Cette simplicité explique pourquoi 87 % des systèmes de santé aux États-Unis l’ont intégré dans leurs dossiers médicaux électroniques (DME), contre seulement 42 % en Europe. Aux États-Unis, les programmes Medicare Part D sont obligés d’utiliser les Critères de Beers pour surveiller les patients prenant 8 médicaments ou plus.
Mais cette simplicité a un défaut : elle peut donner de faux positifs. Par exemple, les antipsychotiques sont listés comme inappropriés pour la psychose liée à la démence. Pourtant, chez un patient agité, violent, qui risque de se blesser, un antipsychotique à faible dose peut sauver une vie. Les Critères de Beers ne disent pas « jamais », ils disent « attention » - et c’est là que le jugement clinique entre en jeu.
Comment les médecins les utilisent ?
Les médecins qui utilisent les Critères de Beers en pratique rapportent des résultats concrets. Une étude dans un centre gériatrique a montré que, après l’intégration des alertes dans le DME, les prescriptions de benzodiazépines pour l’insomnie ont chuté de 43 % chez les plus de 75 ans. Les benzodiazépines augmentent le risque de chute de 50 %, et les chutes chez les seniors sont une cause majeure de décès.Pourtant, beaucoup de médecins se plaignent de « fatigue d’alertes ». Un médecin de soins primaires a rapporté qu’il recevait en moyenne 12 alertes par consultation. Beaucoup sont inutiles ou redondantes. Cela rend difficile de repérer les vrais dangers. C’est pourquoi les meilleurs systèmes intègrent les alertes avec des outils d’analyse : ils priorisent les alertes les plus critiques (ex : anticholinergiques + opioïdes) et masquent les moins urgentes.
Les pharmaciens, eux, sont les plus grands fans des Critères de Beers. 89 % d’entre eux disent que ces listes améliorent leur capacité à identifier les médicaments à risque lors des revues de traitement. Ils sont souvent les premiers à détecter un problème, surtout quand le médecin n’a pas pris en compte la fonction rénale ou les interactions.
Les alternatives : ce qu’on peut prescrire à la place
Le vrai progrès de la version 2023, c’est la liste des alternatives. Il ne s’agit plus seulement de dire « arrêtez », mais de dire « qu’est-ce que vous pouvez faire à la place ? »- Pour l’insomnie : au lieu des benzodiazépines, privilégiez la thérapie cognitivo-comportementale (TCC). Des études montrent qu’elle est plus efficace à long terme, sans risque de chute ni dépendance.
- Pour la douleur chronique : plutôt que les AINS, utilisez le paracétamol (à dose adaptée), la physiothérapie, ou les dispositifs de stimulation électrique transcutanée (TENS).
- Pour l’anxiété : la thérapie, la méditation, ou des ajustements de l’environnement (lumière, bruit, routine) sont souvent plus efficaces que les anxiolytiques.
- Pour la démence : les médicaments comme la memantine ou les inhibiteurs de la cholinestérase peuvent être utiles, mais seulement si les symptômes sont sévères. Le traitement non médicamenteux (activités, soutien familial, routine) reste la première ligne.
En juillet 2025, l’AGS a publié une liste de 147 alternatives, toutes basées sur des preuves. C’est un tournant : on ne parle plus seulement de risques, mais de solutions réelles.
Les limites et les critiques
Les Critères de Beers ne sont pas parfaits. Le Dr Jerry Avorn, de l’Université Harvard, souligne un point crucial : ils ignorent les coûts. 25 % des seniors sur Medicare ne prennent pas leurs médicaments parce qu’ils ne peuvent pas les payer. Parfois, un médicament listé comme inapproprié est le seul abordable. Dans ces cas, la sécurité n’est pas la seule priorité - la survie l’est aussi.De plus, 63 % des cliniques en milieu rural ou à ressources limitées n’ont pas accès aux alternatives recommandées. Comment prescrire une TCC si le patient n’a pas d’accès à un thérapeute ? Comment remplacer un médicament si l’alternative coûte 5 fois plus cher ?
Enfin, seulement 41 % des médecins de soins primaires aux États-Unis appliquent régulièrement les Critères de Beers. Pourquoi ? Parce que les dossiers électroniques ne sont pas bien configurés, ou parce que les médecins manquent de temps. La formation est essentielle : l’AGS propose un cours de 2,5 heures, suivi par plus de 14 000 professionnels en 2023. Mais beaucoup n’y ont pas accès.
Comment les patients peuvent-ils agir ?
61 % des seniors interrogés ne savent même pas que leurs médicaments sont évalués selon les Critères de Beers. C’est un problème majeur. Si vous êtes senior ou que vous aidez un proche âgé, voici ce que vous pouvez faire :- Demandez à votre médecin ou pharmacien : « Est-ce que mes médicaments sont sur la liste des Critères de Beers ? »
- Apportez une liste complète de tous vos médicaments - y compris les compléments, les vitamines et les médicaments en vente libre.
- Posez la question : « Y a-t-il une alternative plus sûre ? » ou « Peut-on arrêter un de ces médicaments ? »
- Utilisez l’application gratuite de l’AGS (disponible en anglais, mais avec des listes claires) pour vérifier vos médicaments à la maison.
Les Critères de Beers ne sont pas un outil pour punir les médecins. Ils sont là pour sauver des vies. Une simple réduction de 3 médicaments inappropriés peut réduire le risque de chute de 30 %, d’hospitalisation de 20 %, et même de décès prématuré.
Quel avenir pour les Critères de Beers ?
La prochaine version, prévue pour 2026, va améliorer la prise en compte de l’insuffisance rénale. Aujourd’hui, seulement 68 % des médicaments éliminés par les reins ont des recommandations précises. En 2026, ce chiffre atteindra 100 %. L’AGS travaille aussi avec Google Health pour développer des outils d’intelligence artificielle capables de prédire quels patients sont les plus à risque de complications à cause de leurs médicaments.À l’échelle mondiale, les Critères de Beers ont été traduits en 17 langues et adoptés dans 28 pays. Mais dans les zones à faibles ressources, 63 % des médicaments listés n’ont pas d’alternative abordable. C’est là que la vraie bataille commence : rendre la sécurité médicamenteuse accessible à tous, pas seulement aux riches.
Les Critères de Beers s’appliquent-ils aussi en France ?
Oui, mais pas de la même manière. En France, les médecins utilisent davantage les critères STOPP/START, qui sont plus adaptés au système de santé européen. Cependant, les médicaments listés dans les Critères de Beers sont reconnus comme à risque par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). De nombreux hôpitaux et pharmacies en France intègrent ces listes dans leurs pratiques, surtout pour les patients âgés de 75 ans et plus. Les prescriptions de diphenhydramine, d’AINS ou de benzodiazépines sont de plus en plus surveillées, même si l’outil formel n’est pas encore standardisé comme aux États-Unis.
Pourquoi les antihistaminiques comme Benadryl sont-ils interdits chez les seniors ?
Les antihistaminiques de première génération (diphenhydramine, hydroxyzine, prométhazine) ont une forte activité anticholinergique. Chez les seniors, cela provoque une sécheresse de la bouche, une rétention urinaire, de la constipation, une confusion mentale, et même une accélération de la perte de mémoire. Des études montrent qu’une prise prolongée augmente le risque de démence de 50 %. Même en petite dose, ils sont plus dangereux que bénéfiques. Pour les allergies, des alternatives comme la loratadine ou la cétirizine (antihistaminiques de deuxième génération) sont beaucoup plus sûres.
Les médicaments sur ordonnance sont-ils les seuls concernés ?
Non. Les Critères de Beers incluent aussi les médicaments en vente libre, les compléments alimentaires et les produits à base de plantes. La diphenhydramine, par exemple, est présente dans de nombreux somnifères ou remèdes contre le rhume sans ordonnance. Beaucoup de seniors prennent ces produits sans en parler à leur médecin, pensant qu’ils sont inoffensifs. Or, ils peuvent interagir avec les médicaments sur ordonnance et provoquer des effets secondaires graves. Il est crucial de mentionner tous les produits que vous prenez, même ceux achetés en pharmacie sans ordonnance.
Les Critères de Beers sont-ils utiles en soins palliatifs ?
Dans les soins palliatifs, la priorité n’est pas la prévention des effets secondaires à long terme, mais le soulagement immédiat de la douleur ou de l’agitation. Par exemple, un antipsychotique ou un benzodiazépine peut être prescrit pour calmer un patient en fin de vie. Dans ce contexte, les Critères de Beers ne s’appliquent pas de la même manière. Les médecins sont formés à faire des exceptions pour les patients en fin de vie. C’est pourquoi les listes de Beers incluent des notes spécifiques pour les cas palliatifs - elles ne sont pas une règle absolue, mais un guide à adapter.
Comment savoir si un médicament est sur la liste des Critères de Beers ?
Vous pouvez consulter la liste officielle sur le site de l’American Geriatrics Society (en anglais). En France, votre pharmacien peut vérifier si un médicament est listé comme à risque pour les seniors. Il existe aussi des applications mobiles gratuites, comme la version anglaise de l’AGS, qui permettent de rechercher un médicament par son nom. Si vous avez un doute, demandez à votre médecin ou pharmacien : « Ce médicament est-il recommandé pour les personnes âgées ? »
Je viens de voir que mon médecin m’a prescrit de la diphenhydramine pour dormir… J’ai failli mourir de rire ! Non, sérieusement, j’ai cru qu’on était en 1995 !
Je l’ai arrêtée hier. J’ai dormi 4h, j’ai eu la bouche sèche comme un désert, et j’ai rêvé que j’étais un robot qui parlait en latin. Merci Beers !
Et oui, je sais que c’est dans les OTC… mais personne ne m’a jamais dit que c’était dangereux !
Je vais demander à ma pharmacienne si elle a une alternative… je suis prêt à essayer la méditation… ou un chien qui me lèche la figure.
Et si on arrêtait de tout prescrire ?! On pourrait juste dire : « Allez vous promener, mangez des légumes, et arrêtez de regarder vos téléphones avant de dormir. »
Je suis sérieux. C’est pas un médicament qui va réparer la société moderne.
Je vais envoyer un mail à mon médecin avec ce post. Je l’ai imprimé. Il va avoir une crise.
Je vais mettre ça sur Facebook. J’ai 87 ans. Je peux faire ce que je veux.
Je suis un peu en colère… mais c’est bon, je respire. Merci pour cette info. Enfin !
Je vais demander à ma fille de vérifier mes médicaments. Elle est infirmière. Elle va me dire que je suis un cas désespéré.
Je vais arrêter les compléments. J’en prenais 14. J’ai arrêté 7 hier. J’ai l’impression d’être plus léger. Comme un ballon.
Je vais écrire une lettre au ministre. J’ai un stylo. J’ai du papier. J’ai du courage.
Et si on arrêtait de nous traiter comme des vieux ? On est des humains, pas des dossiers médicaux !
Je vais dire à mon voisin de 82 ans : « T’as la même ordonnance que moi ? »
Je suis content. Enfin, quelqu’un a parlé !